Le Kosovo n'est pas pour une lune de miel

Ce matin, 7h00, j'attends le bus pour aller à la gare routière de Skopje. J'espère que c'est un bus londonien qui viendra me chercher. Ça avait été une surprise pour moi de voir ces double-decker bus dans les rues appauvries de la capitale de la Macédoine-du-Nord, alors qu'on associe habituellement ces bus à la renommée de Londres. Avant le tremblement de terre de 1963, la ville avait hérité des anciens bus à impériale de Londres. Puis, détruits par la catastrophe, ils ont été remplacés par un équivalent chinois au même style rétro en 2010, le Yutong City Master. J'embarque dans le bus et je me suis fait contrôler alors que j'avais pas de ticket pour le trajet. J'ai haussé les épaules et le gars aussi. No big deal, paraît-il. 

Une fois à la gare, j'achète mon billet aller-retour pour ma destination directement au comptoir, à une vraie personne. J'ai compris que c'est la meilleure façon de fonctionner ici, il ne faut surtout pas chercher les horaires en ligne, encore moins un site transasctionnel. Rien, mais rien du tout, ne concorde avec les vrais horaires. En plus, me présenter directement au comptoir me fait sentir comme dans les films d'époque où les voyageurs arrivaient au comptoir et demandaient : a ticket for the next bus to New York, please. Donc j'ai fait la même chose, j'ai demandé un ticket pour le next bus vers Priština, la capitale du plus récent pays d'Europe, le Kosovo ! 

Le bus, ce n'est pas un bus voyageur, c'est un minivan d'une douzaine de place. Comme le trajet passe d'un pays à l'autre et que ces deux pays possèdent une frontière contrôlée, on doit remplir quelques formulaires avec nos noms, numéros de passeport. Cette fois, le douanier est simplement entré dans la van, a pris tous les passeports et nous les as remis quelques mètres plus loins, en territoire kosovare. Cette fois, je n'ai pas collecté de précieuse étampe, j'entends que c'est pour éviter de créer des problèmes lors d'une future entrée Serbie, pays dont le Kosovo a déclaré son indépendance en 2008, mais qui ne reconnaît pas le Kosovo comme étant une nation à part entière. Je me demande quelle est l'histoire des gens qui sont dans le bus avec moi et surtout cette dame très, très âgée qui porte un petit foulard en couvre-chef et qui n'a absolument rien avec elle. Elle est descendue en chemin, après avoir dit quelques mots au chauffeur. Qu'est-ce qu'elle va faire, et qu'est-ce qu'elle faisait dans son pays quand elle avait mon âge ? 

Le Kosovo n'est pas géographiquement un nouveau territoire, non. Il faisait partie de la Serbie, qui faisait elle-même partie de la Yougoslavie, et a déclaré son indépendance en 2008, ça fait donc moins de 20 ans que ce pays a été reconnu comme tel. Les tensions entre les albanais et les serbes de la région ont créé des soulèvements populaires qui ont mené à une guerre dans la fin des années 1990. Le territoire est encore sensible. J'avais lu, en préparant mon itinéraire, qu'il n'était pas recommandé de traverser du Kosovo à la Serbie pour cette raison : l'entrée sur le territoire pourrait être considérée comme illégale. Comme les règles sont incohérentes, variables et parfois appliquées de façon arbitraire par les agents frontaliers, c'est un stress inutile pour une voyageuse inoffensive comme moi avec un ti passeport d'un pays blanc comme neige.

La station de bus de Pristina ressemble à toutes les autres vues ici, très laide, vide, jamais rénovée et placardée d'écriteaux annonçant les différentes compagnies de bus qui passent par ici. Il n'y a aucun effet d'harmonisation visuelle entre les pancartes, mais je trouve que ça a un style tout à soi. Sarajevo était comme ça, Sofia et Skopje aussi. J'imagine que je vais remarquer une certaine modernisation plus je continuerai ma route vers l'Ouest. À mon dernier stop, dans la fabuleuse Vienna, c'est clair que ça n'aura pas l'air de ça. Mais c'est un peu pour ça que je suis ici, c'est déroutant.

La façade impressionnante de la bibliothèque nationale Pjetër Bogdani de Priština.

Parlant de chose déroutante, je suis venue dans cette ville principalement pour voir un bâtiment précis. La bibliothèque nationale du Kosovo est d'une laideur fascinante. C'est à se demander si c'est un échec monumental ou un chef d'oeuvre architectural. Son style est un mélange bien visible des architectures brutaliste, byzantine et ottomane. Je marche autour de ce monstre et les grandes dalles au sol sont irrégulières et instables sous mes pas. Vraiment je n'ai jamais rien vu de tel. Ce bâtiment a été occupé par les forces serbes durant la guerre du Kosovo en 1998 et 1999 pour y stocker du matériel militaire. Des ouvrages albanais ont été détruits ou endommagés pendant ce temps mais la bibliothèque a finalement retrouvé sa vocation initiale. Mais, à l'intérieur, on dirait que c'est figé dans le temps, ce n'est pas l'une de ces bibliothèques nouveau-genre avec des poufs colorés et des ordinateurs à disposition. Le personnel était aussi poussiéreux que ce qui se trouvaient entre ces murs gris, beiges et bruns. Il y avait quelques personnes dans des racoins qui faisaient des recherches dans de grands livres épais qui devaient sentir le vieux papier des années 1950. Le catalogue de la bibliothèque n'est pas informatisé, c'est des dizaines de rangées de très petits classeurs en métal qui grincent avec des petits papiers cartonnés dedans. Ça semble avoir été écrit à la machine à écrire mécanique. Quand même fascinant ce retour dans l'temps. 

De loin, on dirait un gros filet déposé sur un bâtiment, mais de près, on réalise que c'est une grosse structure de métal épais.

La bibliothèque compte 73 domes de lumière, petits et grands. 

C'est le catalogue de la bibliothèque qui se trouve là dedans. Loin du numérique.

La mémoire du Kosovo. Ça semble être une collection bien protégée de livres sur l'identité nationale. 

Les dalles toutes pétées.

Un extérieur jamais réparé depuis la guerre.

Le plancher central.

Les escaliers principaux.

En franchissant cette porte, on sait qu'on s'en va pas faire des petites lectures légères, mais on entre dans un univers chargé d'histoire.

En continuant mon sprint dans la capitale, je ne l'ai pas trouvée très accueillante, ni souriante. L'ambiance n'était pas à la fête. C'était un peu triste, brisé. Même les gens au marché extérieur sur la longue allée Bulevardi Nënë Tereza n'avaient pas l'air de se sourire entre eux, ni fier de vendre ou d'exposer leurs cossins. On dirait que l'histoire des dernières années pèse lourd sur leurs épaules. Bien qu'on associe le Kosovo à un pays très récent, il y a un petit artéfact en terre cuite vieux de 6000 ans qui témoigne de ses origines assez lointaines. Elle s'apelle la Godess on the Throne, ou Hyjnesha në Fron, et elle se trouve dans le musée national. J'ai vu son image un peu partout, sur des cartes, en bibelot, en keychain, mais je n'ai pas pu la voir en vrai, faute de temps. Elle est sur un petit trône, les mains sur les hanches, comme une maman patiente. Elle piquait quand même ma curiosité, car malgré son petit 18 cm de hauteur, elle semble renfermer pas mal de secrets que tout le monde ignore. Je l'ai ramenée sous forme de carte postale.   

Juste à côté de la bibliothèque se trouve la cathédrale orthodoxe serbe, dont la construction a été entamée, mais jamais terminée. Elle a été vue, et l'est toujours, comme un symbole imposé par les Serbes du Kosovo. Sa construction n'a jamais repris. Elle affiche aujourd'hui des signes évident de vandalisme et d'abandon.

Un peu de couleur dans une rue triste.

Art de rue.

J'ai appris que Bill Clinton est un grand héro ici. Il a une statue, un boulevard et une énorme bannière immédiatement à l'entrée de la ville. Les États-Unis, sous sa présidence, ont joué un rôle central pour libérer le Kosovo en 1999 (alors une région autonome de la république fédérée de la Serbie, mais à majorité albanaise). Avant l'intervention des États-Unis pour faire cesser la guerre, 10 000 kosovars albanais avaient été tués et plus de 1,5 millions expulsés vers les frontières avec l'Albanie et la Macédoine-du-Nord. Depuis des années, les tensions entre les serbes et la majorité ethnique albanaise du Kosovo étaient vives. L'opération menée par le président Clinton s'est terminée avec la capitulation des forces serbes et la mise en place d'une administration internationale temporaire du territoire, qui a éventuellement mené à la déclaration d'indépendance du Kosovo en 2008. C'est d'ailleurs cette année que fut inaugurée l'installation NEWBORN, près de la place nationale à Priština. Elle signifiait un état qui vient de naître, une identité en construction, un sentiment de renouveau. L'oeuvre n'est pas particulièrement belle. On dirait qu'elle a été faite avec les moyens du bord et des élèves du secondaire en arts plastiques. J'veux dire, les couleurs et les fleurs qui se trouvent sur ces immenses lettres ne sont pas très à la hauteur de toute la puissance du symbole. Comme de l'art qui est juste coloré, mais pas nécessairement songé.

Statue et bannière de Bill Clinton sur le boulevard qui porte son nom.

Les drapeaux des deux pays se côtoient.

Le monument NEWBORN devant la place nationale.

Il y a aussi, non loin de cet endroit, la Cathédrale Sainte-Mère-Teresa de Priština. J'ai remarqué que l'Albanie, la Macédoine-du-Nord et le Kosovo semblent tous s'arracher l'honneur du lien le plus fort avec Mère Teresa. C'est bien comprenable, celle-ci est née à Skopje, qui est aujourd'hui en Macédoine-du-Nord, mais d'une famille culturellement albanaise, tout comme la majorité des habitants du Kosovo. Cette cathédrale est récente, elle a été construite dans les années 2000 et un peu controversée, en raison du coût de construction important dans un pays à majorité musulmane. Autre monument intéressant sur le chemin : le Heroinat Memorial, qui représente le visage d'une femme, mais est en fait composé de milliers de long clous avec chacun un petit visage. Il symbolise la souffrance et la résilience des femmes victimes de violences durant le conflit.

La Cathédrale Sainte-Mère-Teresa.

Le monument Heroinat.

Ces milliers de clous ont chacun un petit visage.

Je peux comprendre que personne ne semble faire le choix d'aller faire du tourisme au Kosovo, ces vues ne sont pas dignes d'une lune de miel. Ce n'est pas joli, ça n'a rien d'épatant, mais on y va pour l'histoire et l'identité nationale pour laquelle lutte ce pays depuis des années. Sur le chemin de retour, je me demande si les Balkans font pitié ? Je me demande à quoi comparer ces pays. C'est comme le quartier défavorisé de l'Europe au complet. Un peu comme l'enfant rejeté, pas très joli, qui évolue dans l'ombre de la délicieuse Italie, de la belle Espagne et du Portugal festif. C'est eux qui rushent, chez qui les drames politiques se succèdent et les tensions sociales extrêmes brisent des vies. Ici, il y a des choses plus belles que d'autres, mais rien d'exceptionnel comme la Suisse a son Matterhorn, la Norvège ses îles Lofoten et la Turquie sa Cappadoce. Les Balkans auront-ils la cote un jour ? Pour le moment, c'est plaisant à visiter car on touche à la culture pure et à l'histoire brute, comme ce n'est pas très organisé pour le tourisme. 

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